L'alsacien 2/2

Publié le par gillou

En conséquence, lorsqu'à la Libération une politique culturelle exclusivement française se met à nouveau en place, peu d'Alsaciens osent protester: l'Histoire culturelle et politique alsacienne n'est que partiellement enseignée, l'utilisation du dialecte à l'école est réprimée, l'enseignement facultatif de l'allemand n'est permis qu'en 1952 et limité aux élèves des lycées. L'idée que c'est chic de parler français, comme le proclament les affiches de propagande, s'ancre dans la population. Ce n'est qu' en 1968, au temps des révoltes de Mai, qu'une prise de conscience intervient. Des associations se créent, comme le Cercle René Schickelé, pour sauver le dialecte. La production littéraire et musicale dialectophones explosent, avec des artistes comme Roger Siffer, André Weckmann, Roland Egles. En 1972, sous la pression de l'opinion publique, l'inspecteur général Holderith met en place un enseignement de l'allemand dans les deux dernières années du collège (pour des élèves de 9-10 ans), qui tient compte de leur connaissance de l'alsacien. Finalement, à partir du début des années 80, les partis politiques intègrent progressivement des volets régionalistes dans leurs programmes pour répondre aux revendications de l'électorat. Il y a quelques années, sous l'impulsion de l'association ABCM Zweisprachigkeit, les premières classes maternelles bilingues (à parité horaire allemand français) et privées, sont crées. Le vent a tourné, et bon nombre d'alsaciens deviennent conscients de l'urgence de sauver l'avantage linguistique alsacien. Trop tard?

 

Bien que les questions linguistiques ("Savez vous parler le dialecte? L’allemand? ") furent supprimées des recensements depuis 1968, il ressort de l'analyse des recensements précédents, depuis la période du Reichsland, qu'entre 1878 et 1962 la part de la population sachant parler le dialecte ne baisse que de 3.5 points, passant de 88.2 à 84.7% de la population. Il semble que le déclin du dialecte commence à s'accélérer fortement à partir de ce moment là. Dans une vaste étude réalisée en 1989 et portant sur un échantillon de 2.216 lycéens de la région, les universitaires Marie-Noële Denis et Calvin Veltman décrivent la situation actuelle et les perspectives d'avenir du dialecte alsacien.

 

Si 63% des de leurs parents semblent connaître le dialecte, seuls 34.4% des lycéens le parlent facilement et 52.8% le comprennent. Les adolescents pratiquent l'alsacien majoritairement avec leurs parents, grands-parents et cercle familial, ils sont moins de 10% à le parler avec leurs amis. Ces valeurs changent naturellement avec le type de famille (alsacienne, française ou mixte) et l'emplacement géographique. Ainsi le dialecte survit vaillamment dans les campagnes, alors que son usage baisse fortement dans les agglomérations urbaines. Des différences régionales apparaissent également : les trois arrondissements alsaciens qui semblent mieux pourvus que les autres en dialectophones sont Haguenau, Wissembourg et Saverne. Même si il résiste mieux que les dialectes breton, occitan et corse, l'évolution estimée de l'alsacien est angoissante : parmi la génération de ces lycéens, seuls 21% des familles seront capables d'assurer sa transmission à leurs enfants. C'est un électrochoc, mais aussi un espoir : l'idée que tout n'est pas encore joué.

 

Le dialecte est en voie de disparition? Après tout, pourquoi pas? Qui s'embarrasse aujourd'hui encore du dialecte en Alsace pour s'exprimer, que ce soit oralement ou par écrit?

 

Héritage de l'Histoire troublée de la région, il souffre de deux désavantages: le plus irrémédiable étant la taille de l'aire géographique dans laquelle on le pratique, l'Alsace et une partie de la Moselle. Le second est l'absence d'unité phonétique et orthographique, la prononciation surtout variant fortement d'une partie de l’Alsace à une autre. La codification grammaticale est également problématique, même si certaines tentatives sont très efficaces Aucun de ces problèmes n'est insurmontable, et il ne faut pas oublier qu'en tant que langue germanique, le dialecte alsacien bénéficie d'un potentiel immense de renouvellement et d'enrichissement. Mais la question essentielle attend toujours une réponse: Pourquoi? Quel peut-être l'intérêt pour nous de maintenir en vie ce 'fossile' culturel?

 

Les arguments culturels sont irréfutables: comment comprendre l'histoire et la culture d'une région empreinte de tant de particularisme si l'on perd son support essentiel, sa langue? Ses archives, les oeuvres d'un Sébastien Brand (La nef des fous) ou d'un René Schickelé, le comportement psychosocial des Alsaciens. L'Alsacien est donc un moyen pour nous de comprendre notre passé, d'éclairer notre présent et de percevoir notre avenir, et il n'est pas que ça!

 

Dans le contexte d'intégration européenne, il est plus que jamais nécessaire de conserver la multitude d'identités qui composent notre continent. Le but n'étant pas le repli sur soi, mais au contraire l'enrichissement de la culture européenne par ses diversités, contre la 'normalisation'. En effet, la disparition de l'alsacien ne signifierait pas seulement l'abandon d'un dialecte au profit d'une langue standard (comme par exemple la régression des dialectes badois ou bavarois pour l’allemand standard), mais le basculement définitif et exclusif de l'Alsace dans la sphère culturelle française. La perte serait énorme, puisque c'est le seul endroit en Europe où ces deux cultures purent réellement se fructifier mutuellement. 

 

 

Publié dans gillou45

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